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Une lecture sociohistorique et épistémologique des anorexies 150ans après la naissance du diagnostic d’anorexie mentale, une souffrance toujours en métamorphose ?

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Résumé Objectifs Cet article propose une lecture sociohistorique et épistémologique de l’anorexie mentale, à l’occasion du cent cinquantième anniversaire de sa naissance diagnostique. Son objectif est d’analyser comment les formes de jeûne féminin sévère ont été perçues, nommées, classifiées et vécues différemment selon les époques et les cultures, en interrogeant les interactions entre les classifications médicales et les modalités d’expression de la souffrance, ainsi que leurs implications directes pour la compréhension clinique contemporaine du trouble Méthode L’article mobilise une approche complémentariste croisant histoire, sociologie et anthropologie médicale. Il s’appuie sur deux corpus principaux : des sources hagiographiques médiévales (XII e -XV e siècles) concernant des femmes ayant présenté des formes documentées de jeûne extrême, et une analyse documentaire de plus de 120 articles issus de quatre revues médicales publiées entre 1860 et 1938. Ces corpus sont complétés par une revue de la littérature secondaire couvrant les reconfigurations nosographiques jusqu’aux versions récentes du DSM-5 et de la CIM-11. Le cadre analytique mobilisé est celui de l’épistémologie hackingienne – effets de boucle et classes interactives – complété par une attention aux mécanismes de normalisation statistique du corps. Résultats Trois résultats principaux se dégagent. Premièrement, la transition entre l’ anorexia mirabilis médiévale et l’ anorexia nervosa psychiatrique ne relève pas d’un glissement progressif du religieux vers le médical, mais d’une tension continue entre des champs interprétatifs concurrents – religieux, profanes, expérimentaux. Deuxièmement, la naissance du diagnostic à la fin du XIX e siècle est indissociable d’un double processus : la normalisation statistique des corps par la mesure anthropométrique et les courbes de croissance, et la surveillance institutionnelle de la croissance adolescente déployée dans les écoles, les hôpitaux et les familles à partir des années 1870. C’est ce dispositif qui rend la maigreur pathologique visible d’une façon inédite. Troisièmement, les critères diagnostiques eux-mêmes – notamment la phobie du gras et la dysmorphophobie, absents des descriptions inaugurales de Lasègue et Gull – sont historiquement datés et culturellement situés, ce qui invalide toute définition universelle et atemporelle du trouble. Discussion Les données épidémiologiques – avec une hausse significative de l’incidence chez les jeunes femmes entre 1935 et 1999 – soulèvent une question épistémologique centrale : s’agit-il d’une augmentation réelle de la souffrance, ou d’une multiplication des cadres permettant de la nommer et de la reconnaître ? En mobilisant le modèle matriciel de Ian Hacking, l’article soutient que les deux dynamiques ne s’excluent pas. Cependant, ce qui s’est vraisemblablement étendu depuis les années 1960, c’est avant tout le dispositif discursif, institutionnel et culturel qui rend le trouble anorexique reconnaissable et traitable.L’article interroge également le category fallacy identifié par Kleinman : l’application de catégories diagnostiques occidentales dans des contextes culturels différents risque de méconnaître des formes de détresse exprimées par d’autres idiomes. Conclusion L’anorexie ne peut être réduite ni à une entité clinique immuable ni à une pure construction sociale. Elle constitue une catégorie heuristique dont les formes d’expression, les significations et les effets sur les sujets varient selon les cadres interprétatifs disponibles à chaque époque. La notion de métamorphose de la souffrance est proposée pour exprimer que ce qui a changé depuis le XIX e siècle, ce n’est pas tant l’existence de la souffrance que ses modes de reconnaissance et d’expression. Ces résultats invitent à enrichir la compréhension clinique de l’anorexie d’une attention aux conditions sociales, culturelles et institutionnelles dans lesquelles elle s’exprime.

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Historical Studies and Socio-cultural AnalysisHistory of Emotions ResearchHistorical Psychiatry and Medical Practices

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