L’art comme pratique transformatrice au XXe siècle : la soma-esthétique de David B. Milne (1882–1953)
Le résumé fourni par la source
Pour la plus grande partie du XXe siècle, du protoformalisme jusqu’au poststructuralisme, les tendances dominantes en histoire et théorie de l’art se sont vaillamment consacrées à la formulation d’instruments scientifiques dont les bénéfices disciplinaires demeurent très importants en dépit de certains excès idéologiques contestables. Pour ce faire, elles se sont néanmoins souvent refusées à considérer la dimension vécue de nombreuses oeuvres marquantes comme un facteur d’analyse valable. La pratique artistique en tant qu’art de vivre au sens fort, la manière dont l’art travaille l’artiste qui le saisit comme un lieu d’exploration et de transformation de soi, l’éthique qui accompagne toute esthétique, ainsi que la majorité des questions liées à la création et à la subjectivité ont fait l’objet d’un refoulement systématique dans l’étude des arts visuels. Nous suggérons que cette dimension vécue refoulée serait précisément ce qui fait retour ou symptôme dans les recherches concernant le spirituel dans l’art qui se multiplient depuis la fin du XXe siècle, puisque ces recherches médiatisent au fond une conception de l’art en tant que conduite humaine susceptible de transformer, d’épanouir et même d’élever la conscience jusqu’à la transcendance. Elles y parviennent cependant en recourant le plus souvent au sacré, au numineux ou à l’indicible, et ainsi en faisant l’économie d’un questionnement nécessaire sur la pratique concrète de l’art et les fréquentations de l’être humain qui la concernent. Interroger ce double déficit – refoulement de l’expérience de l’artiste, omission de la réalité de la pratique – et offrir en réponse une nouvelle méthodologie d’analyse séculaire et scientifique permettant de mieux comprendre la manière dont les formes de l’art sont liées aux attitudes et aux quêtes humaines est la problématique centrale de cette thèse. À cette fin, la soma-esthétique élaborée en philosophie par Richard Shusterman (États-Unis, 1949–) nous sert d’appui théorique principal. Ce cadre conceptuel pragmatiste autorise l’analyste à considérer l’artiste comme un corps-esprit en travail, guidé par un objectif mélioriste personnel indissociable de ses réalisations; il encourage conséquemment l’inventaire de ses oeuvres, de ses écrits, de ses habitudes de vie, comme de ses pratiques corporelles, attentionnelles et spirituelles, puis il mène, à partir de ces matériaux, à une description déhiérarchisée des aspects analytique, pragmatique et pratique de sa démarche de création. Ici appliquée au parcours du peintre canadien David B. Milne (1882–1953) – cas exemplaire parce qu’on en a fait tour à tour un peintre « ultramoderne » et un artiste « profondément spirituel » –, la soma-esthétique produit un rapprochement inédit des faits artistiques jugés légitimes (les oeuvres, définitions de l’art et influences) avec les matériaux biographiques considérés anecdotiques (les données éthiques, processuelles, quotidiennes, expérientielles ou intimes). Ce croisement étaye les positions et conduites de Milne au sein de son contexte historique, offre une compréhension précise du terrain d’exercice et de transformation qu’a constitué sa peinture, y replace les gestes du corps-esprit dans l’ensemble des pratiques nécessaires à l’acte de création, et révise ainsi l’interprétation moderniste restrictive de son oeuvre sans recourir à une spiritualité englobante. En décrivant le « méliorisme artistique » comme un champ de recherche à part entière, cette thèse veut enfin réhabiliter une partie de l’historiographie disciplinaire déjà sensible à l’expérience humaine mais réduite au silence par les discours dominants. Elle compte la prolonger en contribuant au mouvement de revalorisation critique du modèle de « la vie et l’oeuvre » qui a cours actuellement et qui revitalise la communication de l’art en affirmant son potentiel d’être un outil de connaissance existentielle.
Ce résumé expose les affirmations des auteurs. BNTIC ne l’interprète pas comme une validation indépendante des résultats.